Lettre à Victor

Cher Victor,

Comment vas-tu? Comment te portes-tu? Depuis ton départ pour la campagne, beaucoup de choses ont changé dans le quartier. Tu y étais si apprécié, tu y étais si connu, que tout le monde a semblé basculer dans une sorte de coma collectif. On ne sort plus dans la rue pour se saluer. On ne se visite plus les uns les autres, on ne s’invite plus pour boire un café ou pour jouer une partie de cartes. On ne prend plus le train pour aller travailler, on ne va même plus travailler d’ailleurs. On ne mange plus de bon repas faits maison, on ne boit plus de bon vin d’Espagne ou de France, on ne fait plus de fêtes désintéressées. Tu étais l’élément liant du quartier, et tu es parti sans un au revoir. Et-tu heureux, là-bas, si loin de nous?
Je ne t’en veux pas Victor. Comment le pourrais-je? Tu étais si malheureux avec nous. Si si, je m’en étais aperçu. Surtout lorsqu’on se rassemblait tous au bar du vieux Dufour, et qu’on y passait la nuit à écouter de la musique en fumant des cigarettes. On était une belle bande, n’est-ce pas? Il y avait Alexandre, le fils du barbier, qui était au courant de la vie de tout le monde dans le quartier. Alexandre, lui qui était toujours le premier arrivé et le dernier reparti, avec sa tignasse blonde qu’il ne peignait jamais. Louis, ah! ce vieux Louis. Toujours branché sur l’univers, avec ses centaines d’histoires comiques et dérangeantes qu’il racontait, plein de passion, pendant une heure ou deux. Te souviens-tu de Louis? Ou encore, te souviens-tu de Sophie, avec ses mains délicates, de ces longues cigarettes qu’elle faisait valser entre ses doigts manucurés? La belle Sophie, belle, mais vaniteuse, qui aimait les compliments et les belles choses. Celle qu’un rien du tout mettait en valeur, et qui le savait. Mais aussi Sophie la fragile, celle qui n’a jamais pu se remettre de ton départ, celle qui t’aimait aveuglément. Celle qui n’a jamais osé t’en glisser un mot de peur de te perdre, celle qui aurait étrangler un bambin dans son berceau si tu le lui avais demandé. Ne te rendais-tu pas compte que sa suffisance n’était qu’un moyen de se dissimuler? Sophie, cette belle femme, qui s’est tailladée les veines avec des tessons du vitrail que tu lui avais offert lorsque tu es parti. Te souviens-tu de Sophie?
Il y avait moi, moi qui t’aimait aussi, à ma manière. Je n’ai jamais été doué pour aimer, je ne m’aperçois que j’aime que lorsque je perds quelqu’un. Avec toi, c’était différent Victor. Je t’aimais et savais que je t’aimais. Et pourtant, maintenant que tu es au loin, tu ne me manques pas, tu m’indiffères. T’ai-je réellement aimé Victor? Ai-je réellement aimer? Aimer, c’est nager dans le cœur infini d’une mer houleuse jusqu’à l’épuisement, et pourtant continuer, sans cesse, dans l’espoir de toucher terre un jour. Mais la mer est éternelle, il n’y a aucun île à l’horizon, et les seuls fonds auxquels on touche parfois sont les pierres acérées des récifs qui nous chatouillent parfois les orteils et tailladent nos chairs. Le sel marin pénètre alors la plaie, et la douleur s’empare de nous. On pleure alors, des larmes coulent de nos joues, des larmes qui ne reviendront jamais, car il n’y a pas d’eau potable à proximité. Et malgré tout ces aléas, on continue de nager. On nage et on nage et on nage sans jamais s’arrêter, parce qu’on sait, Victor, on sait que si on arrête, c’est la fin. C’est ainsi que je t’aimais, Victor. Comme le nageur désespéré d’une mer infinie aime la terre qu’il rêve de toucher.
Et toi Victor. Toi. qui pouvait ne pas dire un mot de toute la soirée. Dont le sourire était la langue maternelle. On se pliait en quatre pour te plaire Victor. On t’aimait tous, on te chérissait. On aurait sans doute tuer le monde entier pour une tape dans le dos de ta part. Pourtant, tu n’as rien de particulier. Tu es un être moyen, sans un charme extraordinaire, tu n’es pas particulièrement drôle, tu n’es pas très bavard, tu n’es pas très beau, sans être très laid. Tu es le parangon de la normalité. Un archange de conformisme. Et Sophie s’est tuée pour toi. Elle a brisé le vitrail de colibri que tu lui avais donné, elle a pris une de ses ailes de verre et s’est ouvert le bras du poignet au coude. Je ne vois plus Louis et Alexandre depuis ton départ. Nous avons essayé de continuer à nous voir chez le vieux Dufour, mais ce n’était pas pareil sans Sophie et toi. Nous n’avions plus de raisons d’entretenir une relation. Alors, nous avons tout bonnement cessé de nous voir. Et le quartier est devenu sinistre. Je songe à partir d’ici aussi Victor. Je ne sais pas ou j’irai, tant que ce sera loin. Très loin. Là où je pourrai oublier ma vie, ou je pourrai renaître. Je voudrais une île déserte pour m’établir, je mangerais des fruits sauvages et je boirais l’eau de la pluie. J’aimerais vivre sur cette île que tous les nageurs cherchent désespérément.
Mais je ne t’en veux pas Victor. Tu étais malheureux. Tu n’aurais pas survécu à la vie si tu avais continué à vivre ici. Je ne t’en veux pas. La lumière commence à me quitter aussi. Il me faudra partir. Et le quartier mourra peut-être un peu plus après ce nouveau départ. Je ne connais plus personne ici. Je ne me reconnais même plus dans le miroir. Il me faut une île déserte où me réfugier. Existe-t-il encore des îles désertes sur la planète?
Je n’ai presque plus d’encre Victor. Je vais devoir cesser cette lettre qui ne te parviendra pas. Car je n’aurai pas le courage de la mettre à la poste. Et puis, le bureau de poste est fermé lui aussi. Le quartier est obscur à présent. Je ne te dirai pas que je t’aime, car je ne sais même pas si j’aime. Je tenterai peut-être de te réécrire. Même si cette lettre n’est pas postée.
Au revoir, très cher Victor.

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