Sal I

Dur de qualifier ce texte, écrit d’un trait. Sans réécriture, sans aucun autre procédé, que l’esprit qui parle et tente de formuler quelque chose de cohérent. L’est-ce? Je le laisse, à votre découverte, à votre idée, à votre servitude.

Esdéache, mars 2015

Il entra dans l’appartement. Pièce sombre, délabrée. À l’abandon depuis son départ, six mois plus tôt. Une éternité. Il avait terriblement maigri depuis son départ, contracté une maladie tropicale en Inde. Ses pommettes saillantes, autrefois invisibles sous une couche de peau bien grasse. Il a pris dix ans. Non, dix-sept. Sa barbe est plus fourni; conséquence de son jeûne. Par un jeûne de yogi hindou, bien qu’il fut en Inde. Plutôt un jeûne de sa vie de misère. Troquer de la misère pour de la misère au soleil. Un soleil idéal, un soleil doré, qui vous réchauffe. Il avait été trompé. Le soleil indien est un monstre de colère brûlante, du chiendent de feu qui écorche la peau des touristes déjà mise à vive par la poussière grise des rues. De la poussière, de la poussière! Il tousse, semble en recracher encore, accrochée à sa trachée, à ses poumons. Il ouvre une fenêtre, s’allume une cigarette. L’air froid de janvier entre dans la chambre et la change en glacière. Tire sur sa cigarette une longue et profonde bouffée. Tousse un peu, les cigarettes indiennes sont si fortes. Un peu de haschisch ne ferait pas de mal. Il cherche dans ses poches trouées, ne trouve que de l’air, un vieux billet de 50 roupies, un paquet d’allumettes vide. Pas de dope. Dommage. Dans l’autre poche, une brochure sur Agra, le Taj Mahal jeté en pleine figure avec des inscription en anglais. Photo peu réaliste: il y manque le flot vomissant de touristes venues pleurer l’amour sur sa sépulture. L’air glacé fait du bien. Sa peau semble se raffermir après des mois de transpiration abondante. L’air saturé de la chambre s’envole par la fenêtre, il la voit fuir en volutes grisâtres. Ou est-ce ce tabac auquel je n’arrive pas à m’habituer. Trop fort. Il tire une chaise dans les décombres gisants, s’assoit près de la fenêtre, termine sa clope. Le sol est si sale; il y écrase le mégot sous son talon. Se brûle; sa chaussure est trouée. Il est revenu incognito, sa classe d’antan le recherche encore à Calcutta. Son pied lui fait un mal de chien, la brûlure est vive comme un volcan en éruption. Son pied flambe; du moins il le croit. Sal, pauvre con, avec des idées encore plus connes. Il titube jusqu’au placard, il se souvient qu’il y traîne une vieille paire de bas. Retire les vieux; renfile les moins vieux. Allume une autre clope. La vie est belle sous un toit de merde. Trop belle. Reprend son manteau, un petit manteau de lin. Un manteau? Une veste tout au plus, encore odorante de curcuma, de coriandre, de cardamome. Lorsqu’il infusait dans sa sueur, il se sentait comme un thé chai; ici, comme un pain d’épice. Par la rue, la musique; musique de la pluie heurtant le sol dans un chœur de fracas; des pas lourds des passants dans les flaques, dans la neige, dans la gadoue; feulement de glace; les clochettes tintant de la porte d’une boutique qui s’ouvre et ferme sans cesse, la boulangerie de l’autre côté de la rue; insultes démentielles du sans-abri en train de mourir dans son banc de neige, sous les coups dévastateur de l’indifférence humaine. Sal se souvient pourquoi il a quitté cette ville; se souvient de l’Inde, de sa population imbriquée l’une dans l’autre en un monument de chair et d’os, respirant une sorte de solidarité dans les rivalité des castes. Ici, rien de tout cela; fourmilière désordonnée, s’abreuvant à même le cadavre de leur souveraine. Le sans-abri rend le souffle, un râle méphitique, cri intrinsèque de l’homme. Puis la rue. Par la fenêtre, Sal la voit, longue, sale de ses oripeaux, un caniveau ouvert sur les plafonds de l’enfer. Paradis perdu, paradis perdu, plutôt le paradis inexistant, l’illusion que toute vie sera meilleure un jour. Sal écrase son mégot sur le rebord de la fenêtre. Le tabac l’étourdit. Tabac? Drogue plutôt, du hachisch sans doute. Baume de l’esprit, qu’il engourdit. Avec le froid glacial de janvier par contre, son effet devient étouffant, comme un col trop étroit pour un corps déjà amaigri. L’appartement est devenu un tombeau hivernal. La mince veste de lin n’apporte aucun réconfort, aucune chaleur. Vite, un feu, un foyer, une boisson chaude! Il quitte le logement, laisse la porte ouverte; qu’importe, il ne reviendra plus; ce logement est mort; lui, un survivant, pour ne pas dire un survenant. Puis la rue, à nouveau, mais cette fois la vivant vraiment; la fenêtre ne dévoilait qu’un masque, un faux-semblant; la réalité est bien pire. Le sans-abri hurle toujours dans la neige noire, les passants sont toujours aussi effacés, entre deux existences. La marche est un passage de vie à non-vie, comme le sommeil. Il pense à ces yogis indiens qui se tiennent en équilibre sur la mince frontière de la lucidité et du rêve. Ferme les yeux. Respire lentement, soit régulier. Oublie le froid, oublie les cris, oublie la pluie battante. Le gel t’envahit, te soumet, pas celui de l’esprit, encore moins, hélas, celui de l’oubli. La froideur mord ta chair avec ses dents acérées, y creuse de petits tunnels jusqu’à tes os. Cette glace rongeuse, tu dois l’oublier, la laisser te pénétrer, pour mieux fondre. Au fond, le sans-abri, emmitouflé dans le froid, l’a bien compris. Puis le réveil. Tes yeux s’ouvrent, la réalité n’a pas bougé. Les passants t’observent avec intrigue – qu’ils aillent au diable. Tes yeux te guident, tes pieds les suivent; l’entrée dans un café; l’instinct de survie a repris le dessus sur l’effacement. Il commande malgré lui un café, simple, brûlant. Des gens lisent autour de lui. Un café? Une bibliothèque? Retour à la réalité. Brutale comme un sevrage. Fini l’Inde pour Sal Dupont. L’hiver québécois l’entoure, le café filtre remplace le thé chai. Bienvenue à la maison. Bienvenue à la fin d’un monde.

Laisser un commentaire