Donc.
J’en étais à mes réflexions dans mon bain, après avoir caler mon dixième café de la journée et m’être curé le dessous des orteils, le genre d’activité qui aiguise la pensée – c’est bien connu. Eugène flottait non-loin de moi, son regard fixe de canard en plastique me jugeait. Que feras-tu de ta vie, Esdéache? semblait-il me marmonner du coin de son bec siliconé. Il n’en fallait pas plus pour que je sente s’exciter la soupape sensée réguler le niveau de stress que m’apporte la vie de mauvais blogueur.
En gros, l’anxiété montait plus vite qu’approche de sa gare un TGV dont le conducteur s’est endormi sur l’accélérateur. Pour faire une image simple, mais fracassante – ce qui risquait d’arriver à la gare d’ailleurs, à cause de ce con d’endormi.
Ceux qui me connaissent le savent: ce n’est pas la première fois que mon cerveau s’emballe face au brouillard de l’inconnu à venir. Si je dois faire un rapide calcul, ça doit m’arriver, oh! environ une dixaine de fois par jour. Il y a une corrélation directe entre le nombre de fois où j’ai envie de crier au meurtre de la raison et le nombre de café par jour que je consomme. Mais ça, c’est un autre sujet, sur lequel le caféïnomane refoulé en moi ne compte pas s’éterniser. Ça n’en vaut pas la peine, dirait l’autre. Vous comprendrez donc que j’ai l’habitude de ces épisodes d’angoisse hebdomadaires.
La différence, c’est que cette fois, c’est que c’est la première fois que ça m’arrive dans mon bain. Et plus encore, c’est la première fois que ça arrive à cause qu’un petit con de canard en plastique jaune m’a fait imaginer ce qu’il me dirait s’il existait et avait à me dire quelque chose que je ne savais pas, mais que je savais sans doute au fond de moi même si je le refoulais sous des litres de café et d’encre gaspillé à tacher des papiers innocents.
C’est assez simple en somme. Bravo Eugène. Headshot, comme diraient les anglos.
Il fallait donc que je lui réponde, au petit canard. Parce que, après tout, si on ne peut même plus être honnête envers ce qui traîne dans notre baignoire (soi nous-même), alors qui peut bien nous faire confiance?
Je suis donc sorti illico de ma baignoire en imaginant une musique dramatique pour m’accompagner et, sans même prendre le temps de m’essuyer ou bien de m’habiller, j’ai couru jusqu’à ma bibliothèque peu garnie afin de trouver la réponse à mon avenir. J’ignorai en chemin le «AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAARGH!!!» de ma soeur qui vit mon zoui-zoui virevolter fièrement plein de sa mmmission! et le «Pas encore!» de ma mère qui venait d’entendre hurler ma soeur. Qu’elles s’en remettent! me disait mon subconscient: Ma tâche est la plus noble! Je dois savoir ce que je serai quand je serai vieux!
Gros problème en arrivant à la bibliothèque par contre. Les livres qui s’y trouvent, je les ai acheté pour me détendre. Pas sûr de trouver le sens de la vie dans un roman de Boris Vian ou bien dans une bande dessinée de Franquin. Hergé donne un pas pire sens à ce qu’on peut faire de bien et de mal, mais en même temps, se présenter comme l’héritier spirituel d’un homme soupçonné d’avoir collaborer avec Hitler, un type pas mal plus méchant que Rastapopoulos, a rien de bien rayonnant.
Toujours à poil, je me suis assis sur la vieille chaise chambranlante qui agonise silencieusement sous le poids de mon génie (et de mon cholestérol) et j’ai réfléchi, tout en fumant ma pipe. Que serais-je? Que ferais-je? Finirais-je ma vie dans les hautes sphères des mondes littéraires pour mieux leur cracher au visage, ou bien dans le caniveau à me ramasser leurs propres postillons? Vite! une pipe! Une allumette! Il me faut fumer morbleu!
C’est en me considérant que je trouvai la réponse à toutes mes questions. Après tout, imaginez-vous le portrait d’un gros bonhomme tout nu, ayant traumatisé sans vergogne sa soeur et sa mère pour s’enfermer dans un bureau sale et fumer la pipe, et tout ça parce qu’il croit avoir entendu un canard en plastique remettre en question son projet de vivre aux crochets de la société, comme tout artiste qui se respecte. Se pourrait-il que la réponse me pende ainsi au nez?
Mais oui! La vérité était la suivante: j’étais un animal curieux, anachronique. Qui vit un peu en dehors du temps et des bonnes moeurs – pour le peu qu’il en reste, de celles-là. Il me fallait donc cultiver ce fruit rare, et l’entretenir. Dès lors, c’était décidé! Plus tard, quand je ne serai plus jeune, je serai anachronique!
Bon, il est clair qu’il n’y a pas de modus operandi bien clair pour être anachronique. Ce n’est pas un avenir qui s’écrit tout seul et dans un cadre restreint; faut le forcer un peu par moment. Être anachronique, c’est un art raffiné! Bon, c’est aussi un peu Nicole Leblanc dans Série Noire qui gueule: «TU PUES D’LA GUEULE, LE SHEMALE!» On en fait de toutes les sortes, des anachroniques.
Être anachronique, ce serait, donc, de vivre vieux quand on est jeune, et de vivre jeune quand on est vieux. Et le tout sans ironie! C’est ce que les fans de vintage n’ont pas l’air de comprendre. Il faut y croire. Pas simplement décider de porter un fedora à vingt ans et une calotte avec son étiquette à quatre-vingts. Je n’allais pas être un guide de musée, j’allais devenir la pièce du musée.
J’allais râler sur les jeunes de vingt-six ans à l’âge de vingt-six ans;
J’allais fumer ma pipe dans une salle d’accouchement en vantant les bienfaits du tabac;
J’allais vouloir des enfants alors que je banderais mou;
J’allais militer contre le mariage gai avec mon compagnon de vie depuis quarante ans;
J’allais proposer un dernier p’tit verre avant de prendre la route;
J’allais me faire tatouer des trucs qui ne veulent rien dire à soixante-dix ans pour «rentrer dans la gang»;
J’allais militer contre le droit de vote à treize ans;
J’allais utiliser des écouteurs lorsque la moitié des gens seraient rendus sourds d’en avoir trop porter;
J’allais m’habiller à la mode de 2016 en 2056.
…
Rassasié de mon génie suprême et fier d’avoir une réponse pour ce sale canard jaune, je m’empressai de retourner dans mon bain, la pipe au bec, tout fier. Si heureux que je n’ai presque pas entendu ma soeur hurler encore une fois en revoyant les horreurs de la guerre.
Bien entendu, Eugène ne put rien répliquer lorsque je lui débitai toute la profondeur de ma réflexion. Finalement, je lui révélai la pire de mes réflexions, celle qui le condamnerait à rester toute sa vie pris avec moi. À jamais tu flotteras avec moi, tu te baigneras avec moi et tu m’écouteras! Après tout, quoi de plus anachronique, même en 2016, qu’un putain de canard en plastique dans un bain?
Je tenterai de revenir sur mes expériences d’anachronisme dans la vie de tous les jours. En attendant, je vais me curer le dessous des orteils de l’autre pied; peut-être aurais-je ainsi un nouvel éclat de génie!

Vraiment ce texte est excellent! Je verrais bien le Die Irae de verdi accompagner la sortie du bain!