Au Alto’s Club, les gens ne parlent pas, ne se connaissent pas et ne se protègent pas. Dans tout le quartier, la plupart des aventures ayant fini par une grossesse ont commencé sur le plancher de danse et se sont terminées dans les chiottes. Je sais, le terme toilette serait plus approprié, mais êtes-vous simplement entré dans les chiottes du Alto’s Club? Si c’est le cas, vous comprenez pourquoi le terme toilette ne peut s’appliquer dans ce cas-ci. Une toilette publique, c’est un endroit fait pour faire ses besoins en toute tranquillité. Une chiotte, c’est chier ou pisser en entendant les cris de jouissance de ses voisins de cabine. Dans une toilette, on lit parfois un journal assis sur la cuvette. Dans une chiotte, on se branle parfois en écoutant son prochain venir. Paradoxalement, les chiottes sont bien souvent plus classes que les toilettes, sans doute question de remonter l’estime de soi de la clientèle en chaleur qui n’a pas les moyens de se payer l’hôtel.
Au Alto’s Club, on n’en a rien à foutre des anti-tabagistes hypocondriaques, l’endroit est obscurci par un épais brouillard cancérigène. Les fumées Primaire et Secondaire s’envoient en l’air sous les clignotements effrénés d’un stroboscope dément, la loi anti-tabagiste semble n’avoir jamais été inventée. On entre au Alto’s Club avec les yeux qui brûlent et la gorge en feu; on s’étouffe dans sa manche au début, puis on s’y fait à son rythme. Bien des gens ressortent écœurés du Alto’s Club, car il n’y existe ni fenêtre, ni respect. On se bouscule comme on s’embrasse, on se cogne comme on se suce, on se bat comme on se baise, la bouche ouverte, passionnément, à la folie, dans les chiottes. Et puis on se quitte dans l’indifférence, car on ne s’est jamais rencontré. On se fond dans la foule; on transpire contre les autres; on ne se distingue plus les uns des autres. Tiens, savez-vous que les célèbres jumelles Olgen se sont déjà peloté ensemble au Alto’s Club sans s’en rendre compte? Passez me voir lorsque vous le pourrez, je vous montrerai. Tout est là, dans mon cellulaire.
J’ai calculé qu’en moyenne, les couples se font et se défont en à peine soixante minutes. Tout se déroule toujours de la même façon, selon un rituel défini depuis la nuit des temps.
0-5 minutes : le prédateur repère sa proie, généralement jeune, mince et jolie ou grand, glabre et musclé; commence à tâter le terrain;
6-10 minutes : Entrée en la matière subtile, concours de regard, ignorance feinte et déjouée, intérêt naissant. Le prédateur approche sa proie en la dévorant des yeux. Il sait ce qu’il veut, et le désire à tout prix;
11-23 minutes (pour les timides) : présentation et mise en valeur. Prétendre valoir beaucoup, mettre en valeur ses attraits, des fesses musclés, un buste de salope, des lèvres pulpeuses. Ici la conversation ne signifie rien, les paroles, ce sont des conneries. La baiser ou être baisée par lui, telle est la question;
24-31 minutes : direction, le plancher de danse. Ici, la tâche se complique, car on a beau avoir une belle gueule, le jeu de séduction commence réellement. Si on a les deux pieds dans la même chaussure, mieux vaut se contenter de Playmate sur papier glacé et d’une boîte de mouchoir, ça vous évitera une déception;
32-35 minutes : opération intimité commencé. Oh, vous avez déjà ressenti ce sentiment. L’ambiance se réchauffe, les corps se détendent, la danse prend une allure de pré-coït, la sensualité se développe, les caresses commencent. Le temps de prendre un verre et vous revoilà sur le plancher de danse, plus échauffés que jamais;
33-40 minutes : maintenant on ne rigole plus, si vous en êtes là, alors vous bandez et vous mouillez en vous roulant des pelles sur le plancher de danse. La bataille décisive se joue sur ces coups de langues. Si vous êtes pris, vous quittez ensemble une vingtaine de minutes pour les chiottes. Sinon, c’est un coït interrompu et vous pouvez être sûr que plus jamais vous ne pourrez tenter votre chance au Alto’s Club. C’est la loi du club, pour ceux qui y reviennent encore et encore;
Au Alto’s Club, l’homme est un loup pour l’homme;
Le Alto’s Club, c’est le paradis des Sade et des Wilde du quartier.

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